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Deux villages rubané et blicquien mitoyens

Sur le sommet et sur la pente méridionale d'une crête en faible relief du plateau limoneux hesbignon, à une altitude de 175 m, s'étendent les villages rubané et blicquien de Vaux-et-Borset, aux lieux-dits "Gibour" et "A la Croix Marie-Jeanne", à 2,5 km environ de la Mehaigne. Ces installations rurales, parmi les plus anciennes de nos régions (VIe millénaire), se situent à la limite occidentale de la Hesbaye liégeoise.

Le site fut découvert en 1956 par Jules Docquier, qui y pratiqua de nombreuses prospections pendant 30 ans sur environ 15 ha. En 1985, ses investigations révèlent, outre des vestiges du Rubané, des indices de la présence du Groupe de Blicquy sous la forme de bracelets en schiste. Jusqu'alors, cette culture archéologique n'était connue qu'en Hainaut dans la région des sources de la Petite Dendre. L'interprétation de cette découverte blicquienne hors de la zone de répartition traditionnelle fut le centre d'une controverse. En effet, elle s'inscrit alors dans le cadre d'un large débat scientifique qui divise les archéologues. Il s'agit de l'attribution chronologique des premiers agriculteurs de nos régions. Les uns pensent que les débuts du Néolithique (VIe millénaire) sont marqués par la coexistence de plusieurs groupes culturels d'importance inégale : le Rubané dominant et le Groupe de Blicquy plus marginal. Dans cette logique, la découverte blicquienne de Vaux est interprétée comme le témoin d'un échange de femmes (Cahen et Docquier, 1985). Les autres considèrent que le Rubané est plus ancien que le Groupe de Blicquy qui lui succède. Ils réfutent l'hypothèse que Vaux soit le théâtre d'une simple relation exogamique entre deux groupes contemporains et ils entreprennent les fouilles extensives des habitats de Vaux (Caspar et al, 1993). Ces recherches ont eu pour résultat de confirmer la validité du diachronisme, jusqu'alors hypothétique, entre Rubané (plus ancien) et blicquien (plus récent).

Les fouilles ont été réalisées de 1989 à 1995 sur une superficie de 16.200 m². Elles ont été menées par une équipe internationale (Constantin et al, 1993), en collaboration avec le Cercle Archéologique Hesbaye-Condroz. La stratégie des recherches a consisté à réaliser de grandes tranchées d'exploration, parallèles, de 2 à 6 m de large. En fonction de la densité des traces ainsi repérées, les ouvertures ont été élargies dans plusieurs secteurs.

Le plan général des structures montre une installation rubanée de grande surface, qui s'étend sur toute la partie explorée de la pente méridionale. Deux autres secteurs, l'un situé sur la crête (lieu-dit "Gibour"), et l'autre, "A La Croix Marie-Jeanne", à 300 m plus à l'ouest, ont livré des structures blicquiennes et aucune structure rubanée. Des vestiges protohistoriques et plus récent ont également été mis au jour, sous la forme de quelques fosses et de système de fossés longs et étroits. Dans le secteur rubané, les fouilles, réalisées sur une superficie de 6.680 m², ont mis en évidence l'existence d'un fossé dont le tracé forme un quadrilatère irrégulier aux angles arrondis. Sa largeur oscille entre 2,55 m et 4,25 m et sa profondeur varie de 1 m dans la partie érodée à 2,60 m sous la surface de décapage. Il présente un profil en Y, en V ou en cuvette. Son remplissage témoigne d'un comblement rapide. Il est interrompu à plusieurs reprises. Le périmètre enclos estimé à environ 810 m délimite une superficie de 4,5 hectares. Les décapages pratiqués dans cet espace interne indiquent l'existence d'un village dont trois habitations, leurs fosses de construction et une batterie de silos ont été explorés et témoignent d'au moins deux phases d'habitat. Un bâtiment appartenant à une des phases est recoupé par l'enceinte. Les maisons sont typiques de cette culture, avec leur charpente en bois, leur plan rectangulaire allongé, un espace interne composé de plusieurs pièces en enfilade et à proximité les fosses de construction réutilisées comme poubelles.

Le matériel est caractéristique du Rubané récent rhéno-mosan. Les fragments de céramique appartiennent à plus de 200 vases. Sous réserve de détail en cours, nous pouvons indiquer que les modes de réalisation des décors en ruban qui coexistent dans plusieurs fosses présentent à la fois un aspect plutôt ancien dans cette période et un aspect plus récent. Le corpus lithique comprend les inventaires typologiques traditionnels (grattoirs, armatures de faucilles, herminettes, instruments de mouture...) de cette culture en Hesbaye liégeoise. Signalons cependant la découverte exceptionnelle en 1995 d'une tête anthropomorphe en terre cuite qui renforce l'originalité de cet ensemble.

La mise au jour des installations blicquiennes totalise 9.550 m², répartis en deux grands ensembles. L'un au lieu-dit "Gibour" comprend deux secteurs couvrant 7.550 m². L'autre, au lieu-dit "A La Croix Marie-Jeanne", sur le haut de la pente méridionale, recouvre deux autres secteurs d'une superficie totale de 2.000 m². Les structures observées comprennent des fosses et des trous de poteaux erratiques. L'absence de plan d'habitation s'explique par une érosion importante, particulièrement sur la crête. Au décapage, on a en effet observé la dispersion du matériel archéologique le long des sillons de charrue qui entament la partie superficielle des fosses. Ces structures en fosse ont une dispersion lâche.

Les vestiges blicquiens prouvent une occupation permanente en Hesbaye et en résultent en aucun cas d'un apport de matériel par un ou plusieurs individus. Ils relèvent clairement d'activités domestiques villageoises. Ce sont des fragments de torchis, une grande quantité de récipients dont une forte proportion de vases de stockage, un important débitage de silex effectué sur place, des meules et des molettes appariées, la présence de céréales et de coquilles de noisettes carbonisées et enfin, dans la plupart des fosses, les produits très nombreux de la fabrication locale d'anneaux plats et de bagues en schiste : disques, ébauches, fragments d'anneaux finis. Le matériel céramique appartient à environ 600 vases dont la morphologie et le système décoratif correspond à ce qui est connu du Groupe de Blicquy en Hainaut.

Les fouilles prouvent donc l'existence d'une occupation villageoise du Groupe de Blicquy en Hesbaye. De plus, l'analyse des documents découverts confirme de manière décisive le diachronisme entre le Rubané et le Groupe de Blicquy qui lui succède. En effet, les mélanges de matériel entre les deux villages mitoyens sont extrêmement peu nombreux relativement à la quantité d'éléments appartenant aux deux groupes. Les études réalisées jusqu'à présent ont tenté d'articuler de manière plus complète savoir-faire, gestes et fonctions des industries lithiques rubanées et blicquiennes pour parvenir à une vision globale des activités et de leur répartition dans l'un et l'autre ensemble. L'analyse qualitative et quantitative des décors des vases permet d'assigner l'occupation blicquienne à la deuxième étape de ce groupe dans la chronologie proposé par Claude Constantin. Enfin, un élément décisif de cette recherche est la mise en évidence pour la première fois dans les contextes néolithiques européens de pratiques de recyclage d'objets d'un groupe par l'autre, tels qu'on les connaît dans de nombreux exemples ethnographiques. Tout en prouvant l'étroite parenté culturelle entre les populations blicquiennes de Hesbaye et du Hainaut, la fouille extensive de ce site a permis d'enrichir considérablement le corpus des vestiges matériels et d'accroître la connaissance de ce groupe.

Laurence Burnez-Lanotte, Jean-Paul Caspar, Claude Constantin, Anne Hauzeur, Noémie Rochus et Emmanuel Delye

Bibliographie
Burnez-Lanotte L., Caspar J.-P., Constantin C., 1993. I. Introduction. In : Caspar J.-P., Constantin C., Hauzeur A., Burnez-Lanotte L. Nouveaux éléments dans le groupe de Blicquy en Belgique : le site de Vaux-et-Borset "Gibour" et "A la Croix Marie-Jeanne", Helinium, XXXIII/1 : 67-79.
Cahen D. & Docquier J., 1985. Présence du groupe de Blicquy en Hesbaye liégeoise, Helinium, XXV : 94-122.
Caspar J.-P. & Burnez-Lanotte L., 1996. Groupe de Blicquy-Villeneuve-Saint-Germain, nouveaux outils : le grattoir-herminette et le foret, Bulletin de la Société Préhistorique Française, 93 : 235-240.
Caspar J.-P. & Burnez-Lanotte L., 1994. III. Le lithique. In : Caspar J.-P., Constantin C., Hauzeur A., Burnez-Lanotte L. Nouveaux éléments dans le groupe de Blicquy en Belgique : le site de Vaux-et-Borset "Gibour" et "A la Croix Marie-Jeanne", Helinium, XXXIV/1 : 3-93.
Caspar J.-P., Docquier J., Schuerman E., Modrie S., Bit R., Delye E., Van Assche M., 1994. Campagne de fouilles 1993 dans le site néolithique ancien de Vaux-et-Borset "Gibour", Bulletin du Cercle archéologique Hesbaye-Condroz, XXII : 149-154.
Caspar J.-P., Constantin C., Hauzeur A., Burnez-Lanotte L., Sidera I., Docquier J., Louboutin C., Tromme F., 1989. "Groupe de Blicquy et Rubané à Vaux-et-Borset "Gibour", Notae Praehistoricae, 9 : 49-59.
Constantin C., Caspar J.-P., Hauzeur A., Burnez-Lanotte L., Sidera I., Docquier J., Louboutin C., Tromme F., 1993. "Groupe de Blicquy et Rubané (Omalien) à Vaux-et-Borset (Belgique)", In : "Le Néolithique au quotidien, XVIe colloque interrégional sur le Néolithique" Paris 5-6 novembre 1989, Documents d'Archéologie Française 39 : 86-93.
Constantin C., Caspar J.-P., Hauzeur A., Burnez-Lanotte L., Sidera I., Louboutin C., Docquier J., Bit R., Van Assche M., 1991. Vaux-et-Borset : campagne de fouilles 1990 aux lieux-dits "Gibour" et "Champ Lemoine", Notae Praehistoricae, 10 : 83-91.
Hauzeur A., Constantin C., 1993. II. La céramique. In : Caspar J.-P., Constantin C., Hauzeur A., Burnez-Lanotte L. Nouveaux éléments dans le groupe de Blicquy en Belgique : le site de Vaux-et-Borset "Gibour" et "A la Croix Marie-Jeanne", Helinium, XXXIII/2 : 168-252.